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| J'ai été gentiment licenciée en février 2001, après dix années de bons & loyaux services chez Warner Music France (…ça jette un maaaaax !). J'étais "responsable de la logistique commerciale" (…ça déchiiiiire !) : je fournissais chaque semaine toutes les infos et tout le matériel dont avaient besoin nos représentants sur le terrain.
En fait mon poste n'était absolument pas menacé, mais c'est moi qui étais devenue "menaçante" : depuis deux ans ils nous laminaient tous avec des fusions (donc charettes) et des restructurations (+ déménagements !). J'ai commencé à l'ouvrir. Le boulot, ça devenait n'importe quoi, en dépit du bon sens : j'avais l'impression de fournir 50% de travail en plus et je leur en ai laissé, des heures sup' gratuites. Surtout, l'organisation du travail était devenue aberrante, donc terriblement épuisante. Prêchant dans le désert, devant également affronter des problèmes personnels, je suis tombée en dépression (4 mois 1/2 d'arrêt-maladie, 10 kilos en moins et 2 Prozac par jour) et je les ai foutus dans le pétrin. A mon retour, aucune amélioration bien sûr ; mais sous anti-dépresseur j'étais étonnament calme, et d'autant plus cinglante. Le pire, c'est la mentalité de merde qui allait avec : d'une entreprise certes "showbizz" mais bon enfant, nous étions devenus des "robots du bourre-bacs". Il fallait vendre à tout prix, que de la merde, peu importe et n'importe comment, c'était lamentable. Moi qui était venue à ce métier par amour de la musique, j'en suis restée dégoûtée un petit moment.
Surtout - désolée messieurs - je tiens à dénoncer le machisme que j'ai supporté. Les femmes avaient les plus petits salaires, et elles se coltinaient les tâches ingrates et fondamentales tandis que les hommes, tous des cadres (moi j'ai fini simple agent de maîtrise alors que je me suis démenée comme une idiote), paradaient et brassaient du vent, restaient jusqu'à 21h en faisant semblant de bosser devant internet - bobonne s'occupait du reste à la maison ! - et se faisaient rembourser leurs frais à gogo. Surtout, ils savaient lécher les bottes comme des dieux ! Honte à eux. A ce jour, ce sont les plus fumistes et les plus pourris qui sont encore en poste. Les autres ont aussi été virés, et remplacés par de la main-d'œuvre servile et bon marché : bye-bye la qualité, au revoir la mémoire d'entreprise. Et vive les stagiaires ! J'ajoute que ce n'est pas typique à ce secteur : j'avais, bien avant, déjà subi cette injustice dans le monde du travail. Une nana doit en faire trois fois plus pour prouver qu'elle fait aussi bien si ce n'est mieux qu'un mec ; ainsi on l'exploite, et elle est toujours moins payée parce qu'on s'imagine qu'elle travaille pour ne pas s'ennuyer à la maison : son mari l'entretient... FAUX ! J'ai élevé ma fille toute seule (encore un père défaillant…), j'en ai vraiment chié, et quand je vois aujourd'hui que des "familles monoparentales" sont à la rue, ça me révolte à un point !!!
A l'occasion d'une nouvelle vague de licenciements, le directeur commercial m'a proposé un départ arrangé. Je nuisais à la cohésion du service, il valait mieux que j'aille tenter ma chance ailleurs. "Désaccord avec la hiérarchie ne permettant pas la poursuite d'une collaboration", c'était le bon motif. J'ai empoché le chèque. De nature prudente, j'ai eu le bon sens de ne rien dilapider.
Puisque je pouvais m'offrir la formation de mon choix dans l'année qui suivait (payée par mon ex patron, ça faisait partie du deal), j'ai voulu battre le fer tant qu'il était chaud : très vite j'ai entamé une formation de maquettiste de presse au très célèbre CFPJ, 4 mois dont un stage en entreprise, 50.000 F… pour un résultat plus que décevant. Quand on parle du business de la formation, c'était une sacré belle arnaque ! Mais ce serait long à expliquer. Quand j'ai ensuite commencé à prospecter pour un job dans ce nouveau métier, quelle ne fut pas ma stupeur de découvrir que non seulement les salaires étaient minables (largement inférieurs à ce que je percevais à l'ARE - allocation de retour à l'emploi), mais qu'on ne se bousculait pas pour donner sa chance à une "débutante" de 39 ans.
Et puis il y a eu le 11 septembre et là, le marché du travail est devenu carrément sinistre. J'ai cessé de chercher et j'ai sombré dans un désespoir larvé, insidieux, qui a duré longtemps. Je peux dire que j'ai déprimé toute l'année 2002, mais sans psy ni Prozac puisque je n'avais plus de mutuelle, et que finalement j'étais déjà en "arrêt-maladie". Je n'ai jamais coûté aussi peu à la Sécu que depuis que je suis au chômage !
Je n'avais plus envie de sortir du lit. Je me lavais s'il le fallait, ce n'était même plus un plaisir. M'aérer, mettre le nez dehors ? Pourquoi faire... Même aller faire mes courses, ça me gonflait. Par contre, j'ai commencé à bouquiner un maximum, c'était en fait ma seule joie ; pourtant, aller à la bibliothèque restait aussi une corvée.
Dès mon licenciement, certaines de mes relations n'ont plus donné signe de vie (j'étais moins prestigieuse à fréquenter, ou bien je n'étais plus intéressante parce que je n'avais plus de CD ou de places de concert gratuits à offrir). Pour d'autres, c'est moi qui peu à peu ai cessé de les voir : immatures, inconscients, égoïstes, petits bourgeois qui venaient chez moi tant qu'il y avait à boire et à manger, mais après... les mains vides et les doigts dans l'nez. Et ceux avec qui je me suis pris la tête parce que le chômage ça vous rend différent : non seulement vous êtes suspect et un peu paria, mais en plus la lucidité vous rend moins léger, moins conciliant, vous abordez des sujets qui fâchent ou qui ennuient. Aujourd'hui, j'apprécie la solitude alors qu'avant mon téléphone n'arrêtait pas de sonner et qu'il y avait toujours du monde autour de moi, mais pour quel résultat ? Je tolérais des gens superficiels. Je dépensais beaucoup d'argent pour rien.
Ce sont les livres qui m'ont sortie de ma souffrance et de ma naïveté. Quand on travaille, on se plante volontiers devant la télé et on ne s'intéresse pas aux actualités et à la politique. Quand on ne travaille plus, on peut bouquiner toute la nuit et suivre les informations avec intérêt : la politique, c'est le sort du chômeur. S'informer devient essentiel. Et l'introspection inévitable, même si elle creuse le fossé avec la majorité de cerveaux disponibles qui s'agglutinent dans les centres commerciaux. Avant, j'étais déjà "différente", rock'n'roll comme on dit, et pas la langue dans ma poche. Maintenant je le suis doublement parce qu'"exclue", mais j'en suis encore plus fière.
En 2003, j'ai un peu relevé la tête et refait mon CV. J'ai commencé à balancer une moyenne de 50 candidatures spontanées par mois à des tas d'entreprises, avec un taux de réponses (négatives) d'environ 20% - j'en ai une pleine boîte, de quoi prouver à la DDTE que je fais mon devoir de chômeuse - et un rythme dérisoire de 2 entretiens d'embauche par an pour des emplois inintéressants et rémunérés à peine au-dessus du Smic. J'ai aussi bossé pour une association de soirées rock & gothiques où je faisais de la PAO (flyers, agenda, affiches), de la coordination pour le site internet, et sur place l'installation, le bar, le vestiaire et/ou la caisse. Cette activité proche de mon ancien métier me permettait de conserver un rythme et une motivation.
Mon CV, je l'ai modifié plusieurs fois. Original, en couleur et tout et tout. Malgré mes investissements en encre, papier, enveloppes et timbres, mon Bac+2 et mes 20 ans d'expérience, toujours rien qui soit à la hauteur de mes désirs. Je commençais vraiment à désespérer, voyant se pointer l'échéance de mes droits au 1er janvier. Je me souvenais du petit CV basique que j'avais adressé en 1991 aux six majors quand j'ai tenté ma chance dans l'industrie du disque : Virgin m'avait rapidement convoquée, et Warner avait besoin de quelqu'un tout de suite ! J'ai démarré chez eux à la télévente, et j'ai fini ensuite au marketing commercial. Mais j'avais 29 ans à l'époque, et pas 39. Et c'était il y a 13 ans...
Traumatisée par mon Agence locale pour l'emploi (Glauque ! on ressort de là avec l'envie de se tirer une balle), je me suis fait violence et me suis rendue en décembre à la Cité des Métiers où une petite femme un peu guindée m'a conseillée de façon consensuelle sur le meilleur CV à présenter... Elle a tombé le masque au bout de 30 minutes quand je lui ai demandé son opinion sur ce qu'il se passait vraiment en France, et elle m'a dit la vérité : le marché du travail, c'est la cata, en 30 ans de carrière elle n'avait jamais vu ça, et en plus on ment aux Français ! Bizarrement, la franchise de ses propos m'a rassurée, et j'ai cessé tout net de culpabiliser. Non, je n'étais décidément pas responsable de ma situation. Oui, ce gouvernement l'était, assurément.
2004 : toujours pas de boulot, j'ai donc basculé à l'ASS. Passer de 1200 euros à 400 avec un loyer de 680, ça tourmente. Je me suis vue à la rue. J'ai éprouvé un sentiment d'injustice encore plus violent. J'étais prête à me faire expulser et partir à la cloche de bois avec ma petite bagnole pourrie et ma tente de camping, n'importe où dans le sud parce qu'il y fait moins froid. Dans le pire des cas, je songeais à me pointer à l'Assemblée nationale et me faire exploser à la tchétchène en plein milieu de séance, question de répandre un peu de ma chair sur leurs belles cravates lisses. Ma mère est intervenue. Nos relations n'ont jamais été excellentes mais j'ai fait bonne figure, et elle m'a donné du fric (une vie d'économies jalousement accumulées qui engraissent le Crédit lyonnais) et à ce jour je paie mon loyer grâce à elle. Je suis une privilégiée : beaucoup ne peuvent pas compter sur un "héritage". Avec l'ASS, on ne peut que manger et financer modestement sa recherche d'emploi, c'est tout.
C'est aussi à ce moment-là que j'ai entendu parler des "Recalculés". Des chiffres hallucinants sur des chômeurs qu'on jetait en fin de droits étaient annoncés aux infos : une véritable catastrophe sociale ! C'est à cette occasion que j'ai vu pour la première fois la trombine de Marc Moreau (AC!) à la télé, ainsi que celle de Yves (mon futur acolyte d'Actuchomage !). Je me suis dit : mais non, tu n'es pas toute seule. Peu affectée par le recalcul de Fillon - on m'avait seulement sucré 24 jours sur les 912 du PARE que j'avais contracté en juillet 2001 - je ne m'en sentait pas moins révoltée. Je suis donc allée frapper à la porte de AC!, et j'ai commencé à assister aux réunions, aux actions, à témoigner pour la presse, à m'investir dans le mouvement (commission juridique et "déco" pour les manifs). J'ai aussi plus tard fait un petit tour à l'APEIS, assurant quelques permanences. J'en garde d'excellents souvenirs : j'adorais quand tous ces CRS venaient nous encercler (la plupart étaient jeunes et se demandaient ce qu'ils foutaient là), et les types des Renseignements généraux qui nous pistaient dans le métro sans aucune discrétion ! C'était drôle !!!
Je le dis et le répète : les associations de chômeurs sont indispensables pour sortir de l'isolement, retrouver du mordant et de la dignité. Je conseille à tous les chômeurs qui débarquent d'aller y faire un tour, ça fait partie d'un processus de reconstruction individuel. Ensuite, à chacun de voir s'il y reste. Moi je n'ai fait qu'un passage de quelques mois parce que j'estime que les manifs ont leurs limites, et les réunions où tout le monde blablate et se défoule sans constructivité, ça m'énerve. Parallèlement, le projet Apnée commençait à naître, et je l'ai suivi. A mes yeux, créer une assoce avec un média indépendant servant la cause des chômeurs était plus original, et plus efficace à moyen terme que des mobilisations classiques. Gaëlle et Conrad, deux recalculés rencontrés à ce moment, ont accepté de nous offrir leurs compétences en concevant et en développant ce site. Ils m'ont appris à l'administrer en un mois et demi, et voilà ! Leur gentillesse, leur savoir-faire fut inestimable. Ils ont récemment quitté Paris, et je leur rend hommage ici en espérant qu'ils s'en sortent : ils le méritent tellement !
Quant à Yves, c'est mon nouveau collègue : peut-être daignera-t-il se faire aussi tirer le portrait ? Il a été le moteur de cette histoire, et je lui dois également une fière chandelle ! Encore un qui ne mérite pas d'être au chomedu, quel scandale.
Conclusion : en quatre ans, j'ai donc perdu 75% de mon pouvoir d'achat, et l'avenir c'est le Smic, comme quand j'ai commencé à travailler en 1980. Tout ça pour ça ? Ou alors peut-être que la chance viendra enfin. Quoiqu'il advienne, je préfère crever au RMI que de trimer pour 1000 euros (comme l'a dit Patrick, c'est pire financièrement et moralement, et en cela nous faisons œuvre de résistance contre le néo-esclavagisme). Je sais encore plus qu'hier ce qui est essentiel, je n'ai plus peur de grand-chose, et je ne regrette rien.
=> Des news de mon ancien patron qui s'introduit en bourse !!! À lire l'article : Warner Music sous le feu des critiques
Source : http://www.actuchomage.org
Pour infos, la première semaine de novembre 2005, Time Warner à viré 6% de son personnel à Burbank en Californie (voir article de l'Herald Tribune) et les chiffres concernant l'Europe et plus particulièrement l'Angleterre (Siège Social Européen) n'ont pas encore été confirmés. Cette vague de suppression d'emploi devrait s'étendre à toute l'Europe assez rapidement. La Holding donne comme motif l'obligation de réduction des coûts. Je pense que Sophie devrait déja faire de "nouveaux amis" chomeurs d'ici peu. |
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